La pluie avait recommencé à tomber doucement sur le pare-brise. Une pluie légère, presque bienveillante, rien à voir avec l'orage du début — une pluie de fin d'histoire. Les essuie-glaces balayaient le verre en cadence régulière. La route nationale était déserte dans les deux sens, des phares isolés de temps en temps dans l'obscurité comme des questions sans destinataire.
Basquez
« Le mobile était là depuis le début. Une jeune femme sans famille, sans papiers, sans recours légal réaliste, qui subit des violences répétées de la part du fils d'un procureur. Elle est piégée. Elle n'a aucun moyen ordinaire de s'en sortir. Donc elle réfléchit à autre chose. Elle réfléchit à forcer le destin. »
Basquez
« Elle savait qu'Irène commençait à 7h et passait devant sa chambre tous les matins. Elle savait que Mathias venait le matin dans le même créneau. Alors elle a imaginé ce scénario. Elle n'a pas ouvert à Mathias ce matin-là. Elle a fermé sa porte à double tour et l'a fait patienter. Pendant ce temps, elle s'est mutilée méthodiquement — c'est pour ça les manuels de médecine, pas pour étudier. Pour savoir exactement où couper sans toucher d'artère vitale. Et elle a crié. Fort. De façon à ce qu'Irène l'entende. »
Louis
« Le couteau dans le jardin avec les empreintes de Mathias... »
Basquez
« Elle l'avait préparé la veille. Récupéré dans la cuisine après le repas, quand Mathias avait touché les ustensiles sans y penser, comme tout le monde. Elle l'avait caché dans un buisson du jardin. Après s'être mutilée, elle devait faire deux choses : aller cacher sous le parquet gondolé, près de la bibliothèque, le couteau avec lequel elle s'était taillée — pour qu'on ne trouve pas le mauvais couteau — puis rouvrir la porte pour qu'on puisse croire à l'intrusion de Mathias. »
Louis
« Elle s'est traînée vers la bibliothèque pour cacher le couteau... »
Basquez
« Exactement. Je l'ai retrouvé sous le parquet gondolé. Les lames bombées laissaient juste assez d'espace pour y glisser quelque chose. Elle n'a pas eu le temps de rouvrir la porte. Elle a perdu connaissance là où on l'a retrouvée. La pauvre est tombée dans les pommes avant. »
Basquez
« Et au fait — elle ne faisait pas d'études de médecine. C'était pour éviter de se trancher une artère vitale qu'elle s'était procuré ces manuels. Les blessures sur son corps me donnèrent aussi une grande indication : elle était gauchère. Elle avait des plaies partout... sauf sur le bras gauche. On ne se blesse pas soi-même du bras dominant. »
Louis
« Et vous avez décidé de piéger Mathias et son père... »
Basquez regarda la route droit devant lui. La pluie sur le pare-brise. Les lignes blanches qui défilaient dans le faisceau des phares.
Basquez
« Il le fallait. Sinon Mathias s'en serait sorti sans condamnation. Ce n'est pas très moral, mon Louis, je te l'accorde. »
Louis
« Pas très moral mais juste. »
Basquez
« Ce que vivait cette petite... »
Il s'arrêta. Il n'eut pas besoin de finir la phrase. Louis n'en avait pas besoin non plus.
La voiture disparut lentement dans la nuit tandis que la pluie recouvrait la route d'un voile gris. Et pour la première fois depuis le début de l'enquête, Basquez semblait profondément fatigué — pas de la fatigue physique, celle qu'il connaissait depuis trente ans et qui ne l'effroyait plus, mais une autre fatigue, plus lourde, la fatigue de quelqu'un qui a regardé trop longtemps les endroits où l'humanité se défait et qui se demande, parfois, ce qui l'empêche de se défaire avec elle.
Il écrasa sa cigarette dans le cendrier et ouvrit sa vitre d'un centimètre. L'air froid et humide de novembre entra dans la voiture avec l'odeur de la terre mouillée et des feuilles mortes.
Il pensa à Paula au bord de son lac.
Il pensa à Élise.
Puis il ne pensa plus à rien et regarda simplement la route défiler sous la pluie, une route comme toutes les routes, qui menait quelque part et de nulle part, dans le noir d'une nuit qui finirait bien par céder la place au matin.