Avant la nuit
Paula Davis avait neuf ans lorsqu'elle apprit que le monde ne lui devait rien. Ce jour-là, la directrice de l'orphelinat de Guadalajara l'avait convoquée dans son bureau aux murs craquelés, une pièce sentant le désinfectant bon marché et la poussière ancienne. La femme — grande, sèche comme un vieil eucalyptus, avec des mains toujours froides quelle que soit la saison — avait posé ses deux paumes sur les épaules maigres de la petite fille, non pas avec douceur, mais pour la maintenir en place, comme on immobilise un animal qu'on va vacciner. Et elle lui avait annoncé, d'une voix plate et professionnelle qui avait dû prononcer ces mêmes mots des dizaines de fois, que ses parents n'étaient pas morts dans un accident de voiture comme on le lui avait dit depuis toujours. Ils l'avaient simplement abandonnée devant les grilles, un matin de janvier, avec pour seul bagage une couverture à rayures usées et une paire de chaussures deux pointures trop grandes.
Paula n'avait pas pleuré. Elle avait regardé la directrice droit dans les yeux — ses propres yeux, sombres et déjà trop anciens pour son visage d'enfant — et avait hoché lentement la tête, avec la précision de quelqu'un qui confirme une information qu'il connaissait depuis longtemps. Parce que c'était vrai. Dans son ventre, elle l'avait toujours su. Pendant toutes ces nuits à écouter les autres enfants pleurer dans le dortoir, pendant toutes ces journées à attendre devant la grille les parents qui ne venaient jamais, quelque chose en elle avait déjà compris et s'était préparé.
Elle grandissait dans un bâtiment colonial du XVIIIe siècle dont la façade ocre se fissurerait chaque été et se réparait chaque automne avec un crépi de mauvaise qualité qui recrachait ses éclats dès les premières pluies. Quarante-deux enfants dormaient dans quatre dortoirs. Les draps étaient changés tous les dix jours. Les repas étaient nourrissants mais jamais bons. Paula apprit très tôt à ne rien réclamer, à ne rien attendre, à ne rien espérer qui pût être refusé.
Elle apprit aussi à lire, avec une ferveur que personne ne lui avait enseignée et que personne ne chercha vraiment à comprendre. Les visiteurs qui venaient à l'orphelinat pour adopter — toujours des bébés, jamais des enfants de neuf ans — laissaient parfois des livres en repartant, des romans de gare, des manuels scolaires, des magazines de cuisine. Paula les dévorait tous, dans n'importe quel ordre, sans distinction de genre ni de niveau. Elle apprit l'espagnol académique dans les encyclopédies, puis le français dans un manuel Assimil trouvé dans une benne à ordures du quartier, feuilleté jusqu'à ce que la couverture tombe et que les pages se détachent par fascicules.
À seize ans, elle était la plus instruite des enfants de l'orphelinat et la moins visible. Elle s'était construite comme on bâtit une forteresse : avec les matériaux qu'on a sous la main, sans architecte, sans plan, en apprenant de chaque fissure et de chaque effondrement. Elle savait que les mots étaient des outils, que la connaissance était une forme de liberté que personne ne pouvait vous confisquer, et qu'une femme sans papiers ni famille n'avait que son intelligence pour toute armure.
À vingt-trois ans, elle décrocha un poste de fille au pair en France grâce à une association caritative de Guadalajara qui plaçait des jeunes femmes dans des familles aisées. Le dossier disait que la famille s'appelait Fox, qu'ils habitaient une grande propriété dans le Vexin, que le salaire était correct et le logement fourni. Le dossier ne mentionnait pas les fils.
Paula fit sa valise un matin de septembre avec la méthode qu'elle mettait dans tout. Elle emporta ses manuels, ses cahiers, une photo de la cour de l'orphelinat qu'elle garda non par nostalgie mais comme rappel de l'endroit d'où elle venait et de celui où elle ne voulait pas retourner.
Ce que l'annonce ne disait pas, Paula l'apprendrait très vite.
Elle s'était construite comme on bâtit une forteresse : avec les matériaux qu'on a sous la main, sans architecte, sans plan, en apprenant de chaque fissure.