La chambre sans fenêtre
Le troisième étage était plongé dans une pénombre inquiétante. Contrairement aux deux étages inférieurs qui bénéficiaient de l'éclairage des lampadaires extérieurs filtrant par les hautes fenêtres, ici la nuit était presque totale entre les quelques ampoules nues qu'on avait bien voulu allumer pour l'occasion. Une bande de rubalise jaune et noir barrait l'entrée de la chambre, tendue entre deux crochets d'acier que Louis avait fait fixer dans le mur. Sur le mur d'en face, quelqu'un — probablement un jeune agent débordé — avait mal lavé une trace de main rouge et n'avait réussi qu'à l'étaler en une longue traînée rose et fantomatique, comme une signature.
Louis s'arrêta devant la porte fracturée. Le bois du chambranle avait explosé sous le choc — on voyait les éclats blanchâtres là où le verrou avait arraché l'encadrement, la fibre du chêne décollée en longues lanières crèmes — et la porte elle-même pendait de travers sur ses gonds, tenue à peine par le gond du bas. Quelqu'un avait appuyé une chaise contre elle pour la maintenir en position fermée. Une chaise en bois peint en blanc, à dossier barreau, qui jurait avec tout le reste.
Basquez entra lentement dans la pièce, les mains dans les poches. Cette habitude l'avait souvent agacé, au début de sa carrière — les techniciens de scène de crime lui avaient reproché cent fois — mais il avait fini par imposer cette façon de faire. Les mains dans les poches signifiaient : je regarde avant de toucher. Je comprends avant d'agir. Et ça, personne ne pouvait le lui reprocher.
Une odeur métallique de sang flottait encore dans l'air, mêlée à quelque chose de plus doux, presque floral — du savon bon marché, de la lavande synthétique peut-être, le genre de produit qu'on achète en grande surface quand on ne peut pas se permettre mieux. L'odeur de quelqu'un qui avait pris soin d'elle-même dans les limites très strictes de ses moyens.
La chambre était étonnamment petite pour une propriété aussi luxueuse. Pas plus de douze mètres carrés, avec un plafond bas et des murs couverts d'un papier peint à fleurs démodé — de petites roses ternes sur fond crème — qui avait dû être posé dans les années quatre-vingt et n'avait jamais été remplacé depuis. C'était visiblement l'ancienne chambre de bonne, reléguée dans l'angle le plus reculé et le moins lumineux du troisième étage. Sans fenêtre. Sans vue. Juste quatre murs, un plafond bas et l'impression, même pour quelqu'un qui n'y vivait pas, d'étouffer.
- Chambre de 12m² sans fenêtre, 3e étage, aile nord
- Porte en chêne fracturée — serrure à double tour côté intérieur
- Traces de sang : lit → sol → bibliothèque (traînée continue, 3m50)
- Absence de traces de sang vers la porte ou le couloir
- Griffures récentes sur le montant métallique du lit (métal brillant)
- Parquet gondolé near bibliothèque — lames bombées, jeu visible
- Livres de médecine en espagnol — passages surlignés : artères, compression
- Porte : aucune trace de passage forcé depuis l'extérieur
Un lit simple avec un cadre en métal blanc, le matelas retourné sur le côté et encore porteur des empreintes des techniciens de scène de crime qui avaient travaillé là avant l'arrivée de Basquez. Une petite armoire en bois vernis dont l'une des portes était ouverte, révélant des vêtements soigneusement pliés — une rigueur presque militaire dans la façon dont les pulls étaient empilés par couleur, les pantalons mis sur des cintres, les chaussures alignées par paires sur le fond de l'armoire. Un bureau étroit couvert de livres, de cahiers à petits carreaux noircis d'une écriture minuscule et régulière, de feuilles volantes couvertes de schémas que Basquez examina du regard sans y toucher. Et une immense bibliothèque occupant tout un pan de mur du sol au plafond, absolument disproportionnée pour cet espace exigu, comme si on l'avait entassée là faute d'une pièce plus grande, ou comme si elle avait elle-même grandi dans cette pièce, en secret, la nuit.
Du sang séché maculait les draps en arc de cercle — le signe d'une blessure initiale dont le jet avait perdu en force à mesure que la pression artérielle chutait — et le parquet entre le lit et la bibliothèque était strié de longues traînées irrégulières, celles d'un corps qui se serait hissé sur les avant-bras, centimètre par centimètre, dans un effort surhumain que Basquez ne parvenait pas à concevoir sans ressentir quelque chose de physique dans sa propre poitrine.
Il s'accroupit près des traces de sang avec la lenteur d'un homme dont les genoux envoient depuis quelques années des messages de protestation de plus en plus insistants. Il resta ainsi, les yeux au ras du parquet, pendant presque une minute complète. Louis ne dit rien. Il avait appris, au fil de leurs années de travail commun, que ces minutes de silence coûtaient moins cher que n'importe quelle question.
Basquez observait la traînée. Elle partait du lit en s'élargissant légèrement — quelqu'un avait bougé les hanches, cherché un meilleur appui — puis se rétrécissait en une ligne plus droite, plus résolue, vers la bibliothèque. Il n'y avait aucune déviation vers la porte. Aucune hésitation dans cette direction. La personne qui avait rampé là savait exactement où elle allait.
Il nota aussi les griffures sur le montant métallique du lit. Récentes. Le métal était encore brillant aux entailles, sans patine, sans oxydation. Quelqu'un s'était cramponnée là de toutes ses forces.
Et le parquet, près de la bibliothèque. Légèrement gondolé. Quelques lames bombées, décollées du sous-plancher, laissant entre elles un espace sombre et régulier.
Quelque chose le dérangeait déjà. Il ne savait pas encore quoi. Mais dans trente-deux ans de métier, Basquez avait appris à faire confiance à ce dérangement-là. Il ne le lâchait jamais avant d'avoir trouvé ce qui le causait.
L'inspecteur se releva lentement. Son regard s'attarda sur la bibliothèque — ces rayonnages trop chargés, ces livres rangés avec une précision qui contrastait avec le chaos ambiant laissé par le passage des techniciens. Il regardait les livres parfaitement rangés par taille. Certains portaient des marque-pages faits de morceaux de papier plié avec soin. Sur les tranches, on lisait : Anatomía Humana, Fisiología Médica, Medicina de Urgencias. Et entre deux manuels espagnols, glissés comme en contrebande, trois romans en français : Zola, Maupassant, Simenon.
Quelque chose le dérangeait encore. La bibliothèque elle-même, dans cette pièce minuscule. Sa présence disproportionnée. Et le fait qu'elle occupait précisément le mur sur lequel se terminait la traînée de sang.
Il n'eut pas le temps d'aller plus loin dans sa réflexion.
Louis hocha la tête et disparut dans le couloir d'un pas rapide, soulagé d'avoir quelque chose de concret à faire.
Basquez prit une dernière fois le temps de contempler la chambre silencieuse.
Une chambre fermée de l'intérieur.
Une victime qui rampe vers une bibliothèque plutôt que vers la sortie.
Et aucun assassin.
Une chambre fermée de l'intérieur. Une victime qui rampe vers une bibliothèque plutôt que vers la sortie. Et aucun assassin.