Les Fox
Basquez pénétra dans un grand salon cossu où l'attendaient cinq personnes qui n'avaient manifestement rien en commun hormis le fait d'être enfermées ensemble depuis plusieurs heures et de ne pas s'apprécier particulièrement. Une immense cheminée de marbre crépitait au fond de la pièce, projetant sur les murs des ombres dansantes qui transformaient par instants les visages en masques de théâtre.
Le salon lui-même était une accumulation de décennies de goûts différents et de budgets inégaux. Des lambris Louis XV que quelqu'un avait eu la mauvaise idée de repeindre en blanc cassé dans les années quatre-vingt-dix. Une bibliothèque vitrée pleine de volumes reliés de cuir que personne n'avait visiblement ouverts depuis longtemps — quelques-uns étaient même retournés, le dos contre la vitre, pour des raisons esthétiques absurdes. Des fauteuils Empire mélangés à un canapé contemporain en velours gris. Sur la cheminée, entre deux chandeliers d'argent noircis, une photographie de mariage encadrée — un homme jeune et une femme aux cheveux noirs, souriant, dans un jardin en fleurs. Personne ne regardait cette photographie.
Le procureur Édouard Fox était un homme d'une soixantaine d'années dont l'élégance semblait constitutive, aussi naturelle que la respiration. Costume anthracite sans cravate — il avait dû l'ôter en rentrant chez lui mais avait remis la veste avant l'arrivée de la police, ce détail que Basquez nota immédiatement. Grand, les épaules encore droites malgré les années, les cheveux blancs peignés avec une précision qui suggérait qu'ils l'étaient encore à trois heures du matin. Son visage sévère portait les stigmates d'une vie entière passée à juger les autres — les plis verticaux entre les sourcils, les commissures des lèvres légèrement abaissées dans une expression permanente d'insatisfaction, les yeux gris acier de quelqu'un qui ne laisse jamais l'interlocuteur deviner ce qu'il pense. Même assis dans son propre salon, entouré de flics à trois heures du matin, il semblait dominer la pièce.
À sa droite se trouvait Mathias Fox, vingt-huit ans, le cadet.
Grand comme son père mais déjà moins droit, comme si le port altier de la famille s'était dilué en passant par lui. Le visage portait les marques précoces des excès — un teint légèrement bouffi, des capillaires rouges aux ailes du nez, des poches sous des yeux que l'alcool et les nuits sans sommeil avaient gonflés. Il était beau, d'une beauté brouillonne qui avait dû être frappante quelques années plus tôt et qui maintenant commençait à se défaire comme une aquarelle sous la pluie. Il avait l'arrogance insolente des hommes qui ont toujours été protégés par quelque chose ou quelqu'un — l'argent, le nom, la complaisance d'un père trop puissant — et qui n'ont jamais vraiment eu à affronter les conséquences de leurs actes. Il portait encore ses vêtements de la veille. Il sentait le whisky et quelque chose de plus difficile à nommer, quelque chose qui ressemblait à de la peur.
Hugo, l'aîné, trente-deux ans, contrastait totalement avec son frère.
Plus maigre, presque maladif dans sa minceur, avec cette pâleur particulière de ceux qui vivent principalement la nuit et à l'intérieur, loin des saisons et des contingences physiques du monde. Les cheveux longs jusqu'aux épaules, d'un châtain terne, mal coiffés avec l'intention visible d'une certaine négligence étudiée — la négligence de celui qui veut qu'on le remarque sans en avoir l'air. Il portait un pull en laine noire trop grand pour lui et des lunettes à montures rondes qui donnaient à son visage étroit une expression d'intellectualité légèrement forcée. Ses doigts — longs, nerveux, les ongles légèrement rongés — tapotaient en rythme un carnet noir posé sur ses genoux, un geste inconscient, comme un tic. Il observait la scène avec une curiosité qui n'avait rien d'ordinaire : pas la curiosité de quelqu'un qui veut comprendre, mais celle de quelqu'un qui veut vivre ce qu'il voit, le mémoriser, le digérer pour en faire quelque chose plus tard.
Irène Marchal, soixante-cinq ans environ, était assise sur une chaise droite, légèrement en retrait du groupe, comme si elle voulait rappeler par sa position physique qu'elle n'était pas tout à fait de cette assemblée sans pour autant pouvoir s'en extraire. Petite, les cheveux blancs tirés en chignon serré avec des épingles dont l'une était de travers. Elle portait encore son tablier — elle n'avait pas eu le temps, ou le réflexe, de l'enlever avant l'arrivée de la police — et gardait les yeux baissés sur ses mains croisées sur ses genoux. Ses mains ne tremblaient pas. Elles étaient les mains de quelqu'un qui a vu des choses et qui sait depuis longtemps qu'il n'y peut pas grand-chose.
Rachel Buisson, la cuisinière, quarante ans, était manifestement au bord de l'explosion. On le voyait à la façon dont sa mâchoire se contractait par intermittence, dont ses doigts s'ouvraient et se fermaient sur le bras du fauteuil, dont ses yeux revenaient régulièrement sur Mathias avec une expression qu'elle ne prenait pas la peine de dissimuler entièrement. Elle était forte, les cheveux noirs coupés court, avec une tache de sauce sur le bas de sa veste — elle avait été appelée alors qu'elle finissait la préparation du petit-déjeuner pour la maisonnée et n'avait pas eu le temps de se changer.
L'inspecteur s'installa lentement dans le fauteuil qu'on lui avait laissé, celui qui faisait face à l'ensemble du groupe. Il prit le temps de s'y installer, d'allonger légèrement les jambes, d'ouvrir son carnet sur ses genoux et de sortir son stylo à plume — un stylo qu'il utilisait depuis vingt ans et dont il n'avait jamais voulu se séparer malgré les moqueries répétées de ses collègues plus jeunes. Un rituel. Une façon aussi de laisser s'installer le silence et de voir comment chacun le remplissait.
Fox le remplissait avec une assurance un peu trop affichée. Mathias avec de l'agitation retenue. Hugo avec son carnet et son regard de collectionneur. Irène avec une immobilité qui semblait coûter quelque chose. Rachel avec une tension qui cherchait une sortie.
Il y avait quelque chose dans ce remerciement qui sonnait faux. Ou plutôt : qui sonnait juste, et c'est précisément cela qui dérangeait Basquez. Hugo acceptait le compliment avec la tranquillité de quelqu'un à qui on confirme ce qu'il sait déjà. Pas de la modestie jouée. De la confirmation.