La nuit de Paula
Ce soir-là, Paula avait attendu que la maison soit silencieuse avant de sortir le carnet du fond de son armoire, derrière les pulls pliés, là où elle cachait ce qu'elle ne voulait pas qu'on trouve.
Elle avait commencé ce carnet six mois plus tôt, au printemps, quand elle avait compris que ce qui lui arrivait n'allait pas s'arrêter. Que personne ne l'arrêterait à sa place. Que la maison, le nom du procureur, la loi elle-même — tout ce qu'on lui avait dit représenter la protection — se liguait contre elle de façon si ordinaire, si structurelle, qu'il n'y avait même pas de méchanceté là-dedans. Juste un système qui fonctionnait parfaitement bien pour tout le monde sauf pour elle.
Dans ce carnet, il y avait des calculs. Des horaires. Des observations notées en espagnol pour que personne ne pût les lire. L'heure exacte à laquelle Irène prenait son service — 7h02 en moyenne, jamais avant 6h55, jamais après 7h08. Le trajet qu'elle empruntait invariablement : le couloir du troisième, devant la chambre, jusqu'à la buanderie du fond. Le fait que les cris d'une pièce sans fenêtre traversaient les murs comme si ces murs n'existaient pas — Paula l'avait découvert par hasard, un soir où elle pleurait.
Il y avait aussi, dans ce carnet, les pages médicales. Les schémas copiés des manuels avec une précision de future étudiante, annotés, corrigés, vérifiés. Elle avait calculé combien de sang le corps humain peut perdre avant de perdre conscience. La différence entre une artère et une veine. Les zones du bras et de la cuisse où couper fait saigner abondamment sans risquer de toucher quelque chose d'essentiel. Elle avait fait des listes. Elle avait recommencé. Elle avait biffé, précisé, recommencé encore.
Cette nuit-là, elle ferma le carnet. Elle avait pris sa décision. Pas dans un élan d'impulsivité — Paula Davis n'avait jamais fonctionné par impulsivité. Dans un froid calcul de survie, comme elle avait toujours fonctionné. Elle savait exactement ce qu'elle allait faire le lendemain matin, dans quel ordre, avec quelle marge d'erreur.
Elle savait aussi qu'elle pouvait mourir si elle se trompait. Elle avait pesé cette possibilité dans la balance et l'avait trouvée moins lourde que l'autre côté.
Elle glissa sous le parquet gondolé, à côté de la bibliothèque, la chose qu'elle avait préparée. Puis elle alla dans sa petite salle de bains commune, se lava les mains, et alla se coucher.
Elle dormit, étonnamment, d'un sommeil profond et sans rêves.
Le lendemain matin, à 6h47, elle entendit les pas dans le couloir. Réguliers, confiants, les pas de quelqu'un qui a l'habitude d'aller là où il va sans demander la permission. Elle reconnut leur rythme comme on reconnaît une musique qu'on a entendue trop de fois.
Elle ne bougea pas.
Quand le bruit s'arrêta devant sa porte et que la poignée fut actionnée, elle resta immobile dans l'obscurité de sa chambre sans fenêtre et écouta la voix basse, impatiente, qui murmurait son prénom avec la propriété de quelqu'un qui croit posséder ce qu'il nomme.
Elle attendit.
Sept heures moins le quart. Sept heures moins dix. Sept heures moins cinq.
À sept heures deux, elle entendit dans le couloir, très distinctement, le bruit familier des semelles d'Irène sur le parquet.
Elle prit une grande inspiration.
Et elle cria.
Elle avait pesé la possibilité de mourir dans la balance et l'avait trouvée moins lourde que l'autre côté.