Le carnet noir d'Hugo
Basquez trouva Hugo dans la bibliothèque du manoir — non pas la petite bibliothèque de Paula, mais la grande, au rez-de-chaussée, une pièce entière dédiée aux livres, avec des murs couverts jusqu'au plafond, une échelle coulissante sur des rails de cuivre et un bureau inclinable à la Napoléon III devant la fenêtre en baie. Hugo y était seul, debout face à la fenêtre noire, le carnet ouvert dans la main. Il ne leva pas les yeux à l'entrée de l'inspecteur.
Basquez s'approcha sans se presser, examina les rayonnages le long du mur — une collection réelle et travaillée, pas décorative, avec des auteurs qu'un lecteur choisit plutôt qu'il n'hérite — et s'arrêta devant le bureau d'Hugo.
Basquez indiqua le carnet du menton.
Basquez l'ouvrit au milieu. L'écriture était petite, dense, sans rature. On y lisait des observations de la vie domestique, notées avec la précision clinique d'un entomologiste : la façon dont Irène portait les plateaux en pliant légèrement le genou gauche, dont Mathias allumait sa première cigarette avant même d'atteindre la salle de bain, dont le procureur Fox ouvrait son courrier debout dans l'entrée sans jamais regarder l'expéditeur avant d'avoir posé le doigt sur le rabat. Et puis, régulièrement, entre ces notations domestiques, des pages entières consacrées à une seule personne.
Paula apparaissait dans le carnet sous l'appellation « P. » Une dizaine de fois par entrée, parfois plus. La façon dont elle lisait — le livre tenu à deux mains, les coudes sur les genoux, la tête légèrement inclinée à droite. La façon dont elle avait une habitude de se tordre une mèche de cheveux autour de l'index gauche quand elle réfléchissait. La façon dont ses mains tremblaient parfois le matin sans raison apparente. Et des questions, dans les marges, rédigées en rouge : De quoi a-t-elle peur ? Pourquoi ne dit-elle rien ? Qu'est-ce que ça fait, ce silence-là ?
Ce n'était pas de l'amour. C'était autre chose, quelque chose de plus froid et de plus obsessionnel — la fascination du naturaliste pour son sujet, la fascination de l'écrivain pour la souffrance qu'il ne ressent pas mais qu'il veut comprendre assez bien pour la transcrire. Hugo Fox voyait Paula souffrir depuis des mois. Il prenait des notes. Il ne disait rien.
Basquez rendit le carnet. Il n'avait plus besoin de le lire. Ce qu'il cherchait dedans, il l'avait trouvé : Hugo Fox n'était pas le coupable. Il était quelque chose de peut-être pire, et en tout cas de plus ordinaire : un témoin qui avait regardé sans agir, pendant des mois, par fascination, par lâcheté, par une logique tordue qu'il avait prise pour de la protection.
L'inspecteur quitta la bibliothèque sans un mot de plus.
Hugo Fox n'était pas le coupable. Il était quelque chose de peut-être pire : un témoin qui avait regardé sans agir, pendant des mois.